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Quand on parle d’intelligence collective, on fait référence à la capacité d’un groupe à s’auto-organiser et à faire preuve d’un comportement global qui témoigne d’une aptitude cognitive plus importante que celle de n’importe laquelle des membres qui le composent. L’Intelligence collective repose sur les principes suivants : a) chaque membre du groupe ne possède qu’une connaissance partielle de l’environnement et n’a pas conscience de la totalité des éléments qui influencent le groupe auquel il appartient ; b) les interactions multiples au sein du groupe permettent d’obtenir une performance collective supérieure à la somme des performances individuelles ; c) chaque membre du groupe trouve un bénéfice à collaborer avec les autres membres, car sa performance au sein du groupe est bien meilleure que s’il était seul.

Si les principes de l’intelligence collective trouvent un écho très favorable depuis quelques années dans le monde des organisations, ce n’est certainement pas quelque chose qui a été inventé récemment par les humains comme solution nouvelle aux défis de créativité et de compétitivité de ces organisations. Car l’intelligence collective a toujours existé dans le vivant, elle est le propre du vivant et elle est le produit des interactions du vivant. L’intelligence collective n’est donc pas quelque chose à inventer mais à redécouvrir. Tout ce que nous avons besoin de savoir sur l’intelligence collective se trouve dans la nature. La science décrira cette intelligence par le terme d’émergence. Les propriétés d’émergence s’observent à tous les niveaux du vivant, du monde microscopique au monde macroscopique.

Cette première partie d’article décrit la nature des liens naturels que les organismes vivants qui habitent notre terre établissent pour survivre et prospérer. Nous verrons en quoi l’humain est naturellement si proche des animaux, les constructions mentales et matérielles qui on écarté et séparé l’humain du monde de la nature, et son besoin moderne de réinventer cette intelligence de la nature pour l’appliquer avec succès au monde de l’entreprise. Le regard de la science sur l’intelligence collective ne fait que confirmer les lois de la nature.

Les leçons de la nature sur l’intelligence collective

Dans la nature, les êtres vivants, qu’ils soient végétaux ou animaux, sont confrontés à des conditions de vie en évolution constante. Pour subsister ou survivre, ils doivent donc s’adapter, changer certains aspects de leur corps, fabriquer des substances vénéneuses, modifier leurs comportements, établir des liens de compétition (dans les cas où les ressources sont limitées où la cohabitation est nuisible), de prédation (une espèce se nourrit aux dépens d’un autre), de mutualisme (les deux espèces trouvent un avantage en termes de protection, de nutrition, de pollinisation, etc.), ou de symbiose (les deux espèces ne peuvent pas vivre l’un sans l’autre).

L’intelligence des animaux et des plantes

L’intelligence d’un être vivant, c’est-à-dire sa capacité à s’adapter à son environnement, résulte de l’intelligence des relations internes entre ses propres constituants (atomes, molécules, cellules, organes…etc) et des relations avec son milieu extérieur. L’intelligence d’un groupe est le produit de l’émergence de l’intelligence de l’ensemble de ses membres en relation avec son milieu extérieur.

L’intelligence collective s’observe chez de nombreux animaux, par exemple les insectes sociaux (fourmis, abeilles, termites…etc.), les espèces se déplaçant en formation (oiseaux migrateurs, bancs de poissons) ou chassant en meute (loups, hyènes, lionnes). L’intelligence collective existe aussi dans les relations entre végétaux et ces derniers peuvent échanger et coopérer pour maintenir des équilibres profitables à tous.

En agissant collectivement, les insectes sociaux comme les fourmis (1) sont capables de résoudre des problèmes qu’ils ne seraient pas en mesure d’affronter seuls. Individuellement chaque fourmi possède un système neuronal limité. Chaque fourmi est intégrée dans la colonie par l’intermédiaire des signaux définissant les rôles respectifs. Le travail collaboratif qui se réalise sans chef ni autorité, a pour but l’adaptation de la colonie aux conditions climatiques et aux conditions des terrains exploités, la résolution des problèmes, mais aussi l’optimisation de l’énergie et de la force.

L’ensemble des organismes vivants qui habitent notre terre résulte d’équilibres (ou écosystèmes) qui se sont construits pendant des millions d’années, en réponse à des influences systémiques endogènes et exogènes. Ces organismes sont interdépendants et n’existent qu’au travers de leurs connexions et de leurs interactions. Tout ce qui est vivant ne survit et ne se développe que par les liens établis avec son environnement.

Pour des biologistes tels que Pablo Servigne et Gauthier Chapelle (2), qui ont fait la synthèse des connaissances récentes en matière d’évolution, le moteur de l’évolution est bien plus l’entraide que la loi du plus fort. Dans la nature, la coopération est bien plus présente que la compétition, chez toutes les espèces, et depuis toujours. C’est plus qu’une loi, c’est un principe du vivant. Ce ne sont pas les espèces les plus fortes qui survivent, mais celles qui ont su le plus coopérer avec leur environnement, afin de créer quelque chose qui au final est toujours supérieur à la somme des parties. La nature nous enseigne également que c’est dans les périodes d’instabilité et de pénurie que les organismes vivants développent des mécanismes d’intelligence collective dont le but est l’adaptation ou la préservation. Seules les périodes de stabilité et d’abondance peuvent être propices à la compétition.

La prédominance de la coopération sur la compétition n’est pas une idée nouvelle car Charles Darwin le disait déjà au XIXe siècle, de même que le géographe russe Pierre Kropotkine au début du XXe siècle. Ces théories qui découlent de l’observation de la nature ont été par la suite oubliées ou déformées, au profit d’une version “orientée” de l’évolution darwinienne. A l’époque où Charles Darwin menait ses travaux, il était courant de se servir des découvertes de la science pour justifier toutes sortes d’idéologies. « Les théories de la sélection naturelle et de la survie du plus fort collaient bien avec la logique d’un capitalisme naissant, les politiques expansionnistes européennes, le colonialisme, la domination de peuples par d’autres ». « Depuis 30-40 ans, cette idéologie s’est immergée dans le néolibéralisme, une culture de l’égoïsme généralisé, toxique pour la société ».

Pour Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, cette culture de l’égoïsme et de la compétition à outrance désagrège la cohésion sociale, en particulier en accroissant les inégalités et en augmentant le niveau de stress et d’agressivité. Les auteurs citent les travaux de l’expert en zootechnie William Muir dans les années 1990 sur les poules pondeuses. En regroupant les poules les plus performantes comme pondeuses, il a constaté que les poules ne cessaient de s’agresser dans une compétition généralisée et que la production chutait rapidement. Dans un autre groupe de poules faisant coexister toutes les caractéristiques de pondeuses, les rendements augmentaient de façon importante. C’est ce que les biologistes appellent la “symbiodiversité”, un état d’équilibre naturel entre compétition et coopération.

Dans le monde du vivant, l’humain est une espèce à part

Il y a bien sur une continuité entre le monde animal et humain. A l’aube de l’humanité, la capacité à coopérer était une des conditions de la survie du groupe. L’empathie est donc inscrite au plus profond de notre être et l’entraide est en grande partie spontanée chez l’être humain, comme de nombreux travaux l’ont démontré sur de très jeunes enfants.

Ce qui distingue profondément l’humain des autres animaux, c’est l’importance donnée au développement de la notion de culture, dans des sociétés de millions ou dizaine de millions d’individus.  Même si les règles et normes culturelles influencent profondément les relations humaines en favorisant les stratégies individualistes, l’entraide et la coopération restent des capacités fondamentales du monde vivant. Pour les scientifiques actuels, la séparation entre nature et culture ne serait qu’un mythe de la modernité.

Mais contrairement à l’intelligence de la nature qui a un caractère très prévisible, l’homme conserve la capacité à s’affranchir des contraintes culturelles, pour retrouver son empathie naturelle et mettre ses capacités d’entraide au service de nouveaux projets. De plus, l’homme est le seul animal capable de déterminer de déployer des compétences de chef de projets individuels et collectifs. L’homme est un animal qui serait en mesure de choisir son destin et celui de sa communauté.

Tout au long de ses révolutions cognitives, agricoles, industrielles, l’humain a développé d’exceptionnelles capacités d’adaptation individuelles et collectives, et a cru ainsi pouvoir dominer la nature et le vivant. Cette illusion l’a coupé de l’intelligence du vivant. Les hommes ont construit des organisations dont les relations étaient basées sur le pouvoir, la domination et la compétition individuelle. Les principes qui permettent au collectif de donner le meilleur de lui-même, à savoir l’empathie, la bienveillance, la confiance, l’autonomie… ont été le plus souvent délaissés. Les hommes ont conçu des organigrammes pyramidaux « top down », qui symbolisent une chaîne de commandements, le cloisonnement des fonctions et des personnes, et qui illustrent une vision mécaniste et tayloriste de l’organisation humaine. Cette organisation pyramidale repose sur le présupposé que les collaborateurs ne peuvent être fiables et performants en dehors d’un contrôle. Les relations reposent sur la défiance et non la confiance. Hors il ne peut y avoir d’intelligence collective dans une relation de méfiance. La structure de cette organisation pyramidale s’oppose radicalement à la mise en œuvre de l’intelligence collective. Cette structure fige les idées, les interactions et la créativité. Vouloir créer de l’intelligence collective au sein d’un système hiérarchisé est voué à l’échec. C’est une des raisons pour laquelle tant d’experts du management ont recommandé la réduction ou la disparition des niveaux hiérarchiques.

Les principes du vivant pour développer l’intelligence collective

Comme nous l’avons vu plus haut, le monde du vivant a beaucoup à nous apprendre en matière d’intelligence collective. Tout ce dont nous avons besoin en termes de performance collective se trouve bien plus dans la nature que dans les grandes théories du management. Nous avons simplement besoin de changer nos croyances, ou tout simplement faire preuve un peu d’humilité. Nous ne sommes pas supérieurs à la nature, car nous sommes des éléments de cette nature.

Changer son regard sur les organisations

Le point de départ du développement de l’intelligence collective est de changer son regard sur le fonctionnement des organisations en passant d’une vision mécaniste à celle du vivant.

Un organisme vivant est autogouverné par un système d’intelligence distribué, un système qui repose sur les interactions entres les éléments du vivant, mais qui ne comporte ni chef, ni pyramide hiérarchique. Il y a des niveaux d’organisation, mais pas de chef suprême. Dans le vivant, l’intelligence n’est pas le privilège d’un chef, mais elle est au sein des interactions du système. Le vivant sait ce qu’il a à faire pour grandir et prospérer, et il y arrive très bien sans consigne ou instruction externe. Vous n’avez pas à dire aux arbres d’une forêt ce qu’ils doivent faire pour grandir et donner le meilleur de lui même. L’assemblage des espèces végétales se fait naturellement pour créer un équilibre bénéfique aux différentes plantes. Un système vivant est auto-organisé autour d’un but commun (le TOUT) de survie en période de pénurie ou de croissance en période d’abondance. La réalisation des buts communs est conditionnée par la richesse des interactions entre ses constituants (les PARTIES) internes et externes. Développer l’intelligence collective consiste donc à appliquer trois règles simples : renforcer le TOUT, les PARTIES du tout, et les RELATIONS des parties entre elles et au TOUT.

Les arbres de la forêt n’ont pas d’égo

Cette leçon du vivant nous enseigne que les organisations humaines peuvent s’auto gouverner, en l’absence de pyramide hiérarchique, dans la mesure ou elles connaissent ce qui rassemble ses membres (le tout) et quand l’ensemble de ses membres (les parties) savent, par la richesse de leur interactions, donner le meilleur d’eux mêmes, et contribuer ainsi à la réalisation du tout.  Ces organisations, parfois nommées « libérées », sont en mesure d’évoluer et de prospérer spontanément, comme le fait une forêt naturelle. Car les arbres de la forêt n’ont pas d’égo et ne rentrent pas en compétition pour pousser plus haut ou plus vite que leur voisin, ou produire le plus de fruits. La nature sait que cette compétition serait destructrice. Les plantes et les animaux (sauf l’homme) sont des êtres profondément connectés à leur environnement. Ils vivent en étroite interdépendance car leur survie et leur croissance en dépend.

Du fait de leurs égos exacerbés et de leurs besoins de domination, les humains établissent des frontières avec leur environnement. Ils construisent des organisations hiérarchisées à l’image de leurs besoins de pouvoir ou de contrôle, qui renforcent leur illusion de maîtrise, mais qui assèchent en même temps le terrain de l’intelligence collective. Les organisations pyramidales sont des constructions artificielles et contre nature, car elles n’ont d’écosystème que le concept ou un slogan de propagande. Conçues comme des systèmes séparés, ces organisations ne sont pas structurées pour assurer leur développement durable. Elles sont fragiles car le ciment qui relie les briques de l’édifice sont des relations de subordination, de dépendance, de négation de l’intelligence individuelle. Ce ciment relationnel dysfonctionnel est source de conflits, de souffrance (dépressions, burnout, maladies diverses), de désengagement (boreout). Il n’y a pas d’intelligence collective dans une relation complémentaire ou hiérarchique. Le ciment de l’intelligence collective est celui de la confiance.

« Soit avec l’autre ce que tu voudrais qu’il soit avec toi et il deviendra ce qu’il devrait être » Goethe

Conclusion

Cet article sur l’intelligence collective décrit les liens naturels que les organismes vivants établissent pour survivre, se développer et prospérer. Nous avons vu en quoi l’humain est naturellement si proche des animaux et culturellement si éloigné. Du fait de ses capacités cognitives exceptionnelles, l’humain exprime son besoin fondamental de création dans la construction d’idéologies, d’organisations sociales, militaires, économiques, spirituelles et religieuses. Mais ces mêmes œuvres, créées en dehors des principes de l’intelligence collective, ont aussi été des sources de souffrances car elles ont profondément séparé l’humain du monde de la nature. Les humains se sont épuisés dans des compétitions individuelles et des courses aux profits à court terme, sacrifiant leurs forces collectives à innover, se réinventer pour assurer leur développement durable. Ces crises amènent les organisations à se pencher à nouveau sur les vertus de l’intelligence collective. Mais cette intelligence collective n’est pas une question de technicité mais d’humanité et de liens de résonance aux vivants. L’intelligence collective requiert bien plus l’intelligence du corps que celle du mental. Le regard de la science sur l’intelligence collective et en particulier les neuroscience n’ont fait que confirmer les lois de la nature.

Références

(1)- L’intelligence collective des fourmis dans les GPS ; LE MONDE |  29.06.2016 ; https://www.lemonde.fr/sciences/video/2016/06/29/l-intelligence-collective-des-fourmis-dans-les-gps_4960260_1650684.html

(2) L’entraide, l’autre loi de la jungle (Les Liens qui Libèrent, 2017), des biologistes Pablo Servigne et Gauthier Chapelle

(3) Hundreds of patients with undiagnosed diseases find answers, study reports ; Ashley et coll. The New England Journal of Medicine. Oct. 11

(4) Redécouvrez l’intelligence collective ; HBR ; Le 05/04/2017 ; par Boris Sirbey ; https://www.hbrfrance.fr/chroniques-experts/2017/04/15129-intelligence-collective/

(5) Kiabi : histoire d’une transformation culturelle et stratégique https://www.greatplacetowork.fr/news/kiabi-histoire-dune-transformation-culturelle-et-strategique/

(6) Management : la recette Deschamps pour être champion du monde. Pierre Lelièvre le 20 juil. 2018  Revue Chef d’Entreprise http://www.chefdentreprise.com/Thematique/rh-management-1026/Breves/Management-recette-Deschamps-champion-monde-332999.htm

(7) Découvrir l’Intelligence collective, Olivier Piazza, InterEdition 2018

L’intelligence collective à petite échelle, Article de Rémi Sussan dans LeMonde Tech; InternetActu |  03.12.2010

(8) Strategy Business May 12, 2014 / Summer 2014 / Issue 75 ; Thomas Malone on Building Smarter Teams; The head of MIT’s Center for Collective Intelligence explains how the social intelligence factor is critical for business success. by Art Kleiner  https://www.strategy-business.com/article/00257?gko=94468

(9) Anita Williams Woolley, Christopher F. Chabris, Alexander Pentland, Nada Hashmi, and Thomas W. Malone. Evidence for a Collective Intelligence Factor in the Performance of Human Groups. Science, September 30, 2010 DOI: 10.1126/science.1193147

(10) Good conversation results in a ‘mind meld’ ; July 27, 2010 by Lin Edwards, Medical Xpress  https://medicalxpress.com/news/2010-07-good-conversation-results-mind-meld.html

(11) Inter-Brain Synchronization during Social Interaction ; Guillaume Dumas, Jacqueline Nadel, Robert Soussignan, Jacques Martinerie, Line Garnero, PLOS ; August 17, 2010 https://doi.org/10.1371/journal.pone.0012166

(12) Conférence de Frances Frei pour TED sur la confiance https://www.ted.com/talks/frances_frei_how_to_build_and_rebuild_trust/transcript?language=fr#t-893714

(13) Le projet Aristote : https://rework.withgoogle.com/guides/understanding-team-effectiveness/steps/introduction/

(14) Quelles différences entre la sociocratie et l’holacratie ?Les nouvelles organisations en questions Centre Français de Sociocratie http://www.sociocratie-france.fr/2018/05/quelles-differences-entre-la-sociocratie-et-l-holacratie.html

(15) Chez Harley-Davidson, les clients font partie de la famille ; Ludovic Bischoff le 1 mars 2006 ; ActionCo http://www.actionco.fr/Action-Commerciale/Article/Chez-Harley-Davidson-les-clients-font-partie-de-la-famille-16589-1.htm#xIjOY4fbWdUufjis.97

(16)- Notre Aventure ; Inov-On ; http://www.inov-on-experience.fr/notre-aventure/

(17) Intelligence collective et Collaboration Générative- SFM II, Robert Dilts

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