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Une interview de Stephen GILLIGAN,

Gilligan Generative Transe3PhD en psychologie, Stephen Gilligana  étudié auprès de ses mentors Milton Erickson et Gregory Bateson, et fut un des premiers étudiants de la programmation neuro-linguistique  ou PNL à Santa Cruz dans les années 1974-1975. Après son doctorat, il est devenu un des principaux enseignants et praticien de l’hypnose Ericksonienne.  Reconnu internationalement pour son travail sur les processus de reconnexion corps/esprit, qui favorisent les changements profonds, il enseigne son art dans le monde entier. Il intervient régulièrement en France pour l'Institut Repère sur les programmes suivants "l'art de l'hypnose générative" et "le coaching génératif de R.Dilts et S. Gilliganf".
Cette interview  de Stephen Gilligan a été réalisée par Chris et Jules Collingwood 

Dans quel contexte et dans quelle atmosphère avez-vous évolué à l’Université Californienne de Santa-Cruz (UCSC) ?

J’ai suivi les cours à l’UCSC de 1972 à 1976. C’était une époque plutôt débridée. Il y avait de nombreux domaines d’activités, le militantisme politique, les t-groupes,  le mouvement de psychologie humaniste, les débuts de l’écologie et du féminisme, la présence de personnes comme Grégory Bateson et Norman O Brown, etc, etc… L’UCSC était la réponse aux révoltes de l’Université de Berkeley, qui avaient éclatées, entre autres, contre le manque d’attention aux  sous diplômés. Santa-Cruz était un campus expérimental sans diplômes, très ouvert,  installé au milieu des forêts de séquoias, ce qui offrait des ressources importantes et une énorme liberté d’expériences. Dans cet environnement, John Grinder était un assistant professeur en linguistique, très intéressé par les changements radicaux, tant au niveau individuel que collectif. Je l’ai rencontré à peu près au moment où il s’associait à Richard Bandler, qui à cette époque était un thérapeute Gestalt rebelle,  pratiquant dans les montagnes de Santa-Cruz. J’ai participé à leur premier séminaire et à leurs premiers groupes de recherches, de 1974 jusqu’à 1977, date à laquelle j’ai quitté Santa-Cruz pour entrer à l’université de Stanford. Nous étions à peu près une douzaine, la plupart des étudiants de Santa-Cruz, des gens comme Leslie Cameron, Judy Delozier, Paul Carter, Frank Pucelik et David Gordon. Robert Dilts est arrivé vers 1976 si je me souviens bien. C’était la PNL avant la PNL, le méta modèle et le Milton modèle viennent de là. Une époque assez délirante et expérimentale, c’est le moins que l’on puisse dire !

A quoi cela ressemblait pour un étudiant d’entrer dans le monde de Milton Erickson ?

C’était incroyable. Extraordinaire. J’avais 19 ans. Milton Erickson a touché un endroit profond de mon âme et a allumé un feu en moi. Il ne s’est jamais éteint, malgré mes moments d’inattention et de négligence. J’ai toujours été très intéressé par les états modifiés de conscience, et j’étais très doué. J’avais souvent vécu en transe, ayant grandi dans une famille alcoolique d’irlandais américains. Je ne savais pas grand chose d’autre, mais j’en connaissais un rayon sur la transe. Erickson était la première personne que je rencontrais à pouvoir clairement me faire faire des tours de piste dans le domaine des capacités hypnotiques. D’une certaine façon, j’ai su immédiatement que je venais de rencontrer mon professeur.
Mais sa façon d’utiliser ses compétences hypnotiques était peut-être encore plus significative. Il incarnait les aspects guérisseurs de la transe, pas seulement ses aspects dissociatifs. Je ne savais utiliser la transe que pour m’éloigner des choses douloureuses, les traumatismes, la famille, la vie elle-même ; alors que Milton utilisait la transe, pour lui-même et pour les autres, pour se reconnecter au monde. C’est une différence extraordinaire, que je continue à apprécier quelques 25 ans plus tard. En réalité, c’est la base du travail hypnotique, omment utiliser ce que les gens emploient pour s’éloigner du monde, afin de les aider à retourner au monde d’une manière centrée, fonctionnelle.

Comment avez-vous été présenté à Milton Erickson ?

Grégory Bateson et Milton Erickson étaient camarades jusqu’en 1932, quand Bateson et Mead sont partis à Bali étudier les transes rituelles. Avant de partir, ils ont consulté le jeune Milton Erickson à propos des processus de transe, à l’époque il était psychiatre à Détroit. Dès cette rencontre, Erikson a développé une relation de toute une vie tant avec Bateson qu’avec Mead.
Bateson vivait sur la même propriété que Bandler et Grinder dans les montagnes de Santa-Cruz. Lorsqu’il a lu leur premier livre, « Structure de la Magie 1», il l’a tellement aimé qu’il leur a conseillé d’aller rendre visite au grand «homme violet» qui vivait dans le désert de PhTnix, si ils voulaient vraiment voir ce qu’était la communication. Ils y sont allés, et sont revenus avec des histoires qui ont remués quelque chose de profond en moi. Quand ils y sont retournés sept mois plus tard (fin 1974), ils m’ont invité à les accompagner. A la fin des cinq jours de  réunion, j’ai demandé à Erickson si je pourrais revenir et étudier avec lui. Il me donna son accord, et ainsi commença un processus de cinq ans, durant lequel je m’envolais périodiquement pour PhTnix et restais de 2 à 10 jours. Il m’hébergeait souvent dans sa maison, et ne m’a jamais demandé un centime, ce qui était fabuleux puisqu’à cette époque  j’étais un étudiant désargenté!
J’étais profondément ému par sa générosité, et je lui ai demandé plus d’une fois comment je pourrais jamais le rembourser. Il répondait que si au moins l’une des choses apprises de lui m’avait été utile, je pourrais le rembourser en la transmettant à d’autres personnes. Quelle bonne affaire pour moi de tous les points de vue !

Quelles étaient vos premières impressions de Milton Erickson ?

C’était un incroyable magicien, un extraordinaire guérisseur, et un vieil homme amusant. Sa présence hypnotique était vraiment très forte- comme un vieux chaman. Bien sûr, j’étais nerveux en sa présence, mais cela se réglait facilement en entrant dans une transe profonde ! C’était d’ailleurs plus ou moins la procédure standard autour de Milton, si vous étiez près de lui, vous entriez en transe…

Et quelles sont les impressions que vous avez gardé de lui ?

Cela fait maintenant 25 ans que j’ai rencontré Milton Erickson pour la première fois. Il se passe rarement un jour sans que je n’apprécie quelque chose qu’il m’ait transmis. Mais ma relation à lui est très différente de ce qu’elle était quand j’ai commencé. Je le vois davantage comme un être humain très courageux, très original, très gentil, très créatif. Je pense qu’il était un véritable révolutionnaire dans le domaine de la psychothérapie. Mais, je le vois maintenant comme un être humain, avec ses forces et ses failles. Ce dernier point est important, parce que mon refus de reconnaître ses défauts  m’a amené durant de nombreuses années à ne pas accepter mes propres points faibles. Et sans cette humilité, je ne pense pas qu’il soit vraiment possible de grandir beaucoup.

Je pense que son talent le plus permanent était ce qu’il appelait l’idée d’utilisation : n’importe quoi peut être utilisé pour une croissance positive, peu importe à quel point cela peut apparaître malade, fou, ou inharmonieux. Par exemple, Erickson a travaillé 20 ans dans les unités fermées des hôpitaux psychiatriques. L’une des personnes était persuadée d’être Jésus Christ, en dépit de tous les efforts de l’équipe médicale pour le convaincre du contraire. Erickson s’est présenté à « Jésus », lui a fait savoir qu’il y avait une nouvelle unité construite dans  l’hôpital, qui avait besoin de charpentiers, et a amené « Jésus » à travailler comme charpentier. Son travail l’a amené en relation avec d’autres gens, ce qui accessoirement l’a ramené à une réalité commune.
Un autre patient, une femme très dépressive et suicidaire, était convaincue qu’aucun homme ne pourrait se sentir attiré par elle en raison d’un large espace entre ses deux dents de devant. Erickson lui demanda de s’entraîner à cracher de l’eau par l’espace de ses dents, jusqu’à ce qu’elle puisse atteindre une cible à 20 mètres. Il l’amena alors à se cacher près de la fontaine d’eau fraîche de son bureau, jusqu’à ce qu’un certain jeune homme s’en approche. Suivant les instructions d’Erickson, elle bondit hors de sa cachette,  lui cracha l’eau dessus- et prit la fuite. Il la rattrapa, et lui demanda un rendez-vous. Comme dans toutes les bonnes histoires d’Erickson, ils se marièrent peu de temps après et eurent six petits enfants cracheurs d’eau.
Il y a tant d’exemples comme ceux -ci, qui illustrent ce principe de base mis à jour par Erickson : trouver un moyen d’accepter et d’utiliser tout ce qui est présent, particulièrement ce qui restera présent (et, qui va se répéter).

Quelles différences y-a t’il entre l’hypnose ericksonnienne et l’hypnose conventionnelle ?

Vous pouvez lire mon premier livre, « Transes Thérapeutiques : le principe de coopération dans l’hypnothérapie ericksonnienne », pour une vision détaillée de ces différences. Je mettrais ici l’accent sur deux différences principales.

Premièrement, l’hypnose conventionnelle voit la transe comme un objet fabriqué, découlant des suggestions hypnotiques, alors que l’hypnose ericksonnienne voit la transe comme un état psycho-biologique naturel qui résulte des évènements de la vie. En fait, l’hypnose traditionnelle considère que la transe est purement et simplement le résultat des suggestions de l’hypnotiseur. Donc, elle ne peut se produire tant que la situation définie comme « l’hypnose » et quelqu’un appelé « l’hypnotiseur » pratique quelque chose appelé « technique hypnotique » avec quelqu’un appelé « le sujet ».
A l’inverse, Erickson insistait sur le fait que la transe se produit avec ou sans hypnotiseur. (elle vient vous prendre, que vous le vouliez ou non…). Ma meilleure interprétation est que la transe soit un état d’apprentissage particulier, qui se déclenche quand l’identité est menacée, perturbée, ou doit se réorganiser. Cela peut se produire dans de nombreuses situations • traumatisme, périodes de changement dans la vie de la personne (naissance, mort, maladie, diplômes, mariage, divorce..), contextes d’incertitude. A de tels moments, l’identité normale d’une personne n’est pas équipée pour répondre de manière adéquate à la situation.  Par exemple, si vous avez une identité en tant que personne seule et que vous vous marriez, votre ancienne identité ne peut pas vraiment rencontrer le nouveau défi. Alors, il faut un processus qui permette de laisser aller votre ancienne identité,  et d’entrer dans un état où une nouvelle identité peut être générée. La transe est l’état ressource naturel précis de ces moments là. L’hypnose est l’une des traditions sociales qui peut fournir un espace rituel pour recevoir et guider le processus de transe vers des chemins utiles. Donc vous comprenez, un hypnotiseur ericksonnien cherche où et comment la transe est déjà en marche, plutôt que d’en créer une artificiellement.

La deuxième différence, en relation avec la première, est que l’hypnose traditionnelle pense généralement la transe au singulier, tandis que l’hypnose ericksonnienne met toujours l’accent sur sa pluralité. Toutes les transes ne sont pas des créations égales. Erickson soulignait combien chaque personne est radicalement unique, ce qui se révèle vraiment  en transe. J’aime préciser à mes clients (avec un zeste d’humour irlandais), mon « diagnostique » : vous êtes un déviant incurable, et c’est de pire en pire chaque jour ! C’est à dire que ce qu’ils font, savent, expérimentent, et expriment, ne ressemble à rien de ce que le monde a jamais connu. Leurs tentatives pour s’intégrer aux définitions de « succès » ou de « normalité » de quelqu’un d’autre ont échouées misérablement, et légitimement ! (Mais à nouveau, cela n’est dit qu’une fois l’étincelle d’humour irlandais -ou son équivalent- installée).
Le caractère unique est si apparent en transe • chaque personne la vit différemment. Par exemple, il arrive très fréquemment qu’une personne sorte de transe dans mon bureau et dise quelque chose comme : « Wow ! La chose la plus incroyable vient de se produire ! ». Elle décrit alors ce qui s’est produit, et demande « est ce que cela arrive à tout le monde en transe ? » . Je suis souvent obligé de répondre qu’en 25 ans de travail avec la transe, c’est la première fois que je vois quelqu’un avoir une expérience pareille. Pour moi, c’est l’une des grandes valeurs de la transe : vous mettez de côté l’esprit conscient, qui est à la base une construction sociale conservatrice, et vous explorez l’esprit de l’expérience et de l’archétype, qui est beaucoup plus artistique et unique.

Qu’est ce que la transe profonde d’identification, et comment avez vous appris à la pratiquer ?

La transe profonde d’identification est un processus hypnotique dans lequel une personne développe une transe profonde, va dans un espace de sécurité, met de côté sa personnalité habituelle et endosse une autre personnalité pour 30 minutes ou plus. La personnalité d’identification peut être une personne que vous connaissez, votre compagnon, un client , un mentor, ou quelqu’un que vous ne connaissez pas, une personne célèbre ou une figure historique , par exemple. A mon dernier séminaire, certains des personnages choisis comprenaient Milton Erickson, le Bouddha, un poète célèbre, un pianiste classique, et la femme de quelqu’un. Une fois que vous êtes entré dans la transe d’identification, vous pouvez interagir et parler avec les autres dans l’espace rituel de ce personnage.

Certains des effets peuvent être vraiment extraordinaires. Premièrement, il y a la liberté que chacun peut atteindre en lâchant son identité normale, nos modes de pensée habituels, inconscients, la manière de tenir notre corps, de parler, de réagir, etc…Quand vous sortez de votre identité normale, votre sens de soi global  peut descendre à un niveau plus profond, un niveau qui n’est pas encombré le contenu d’une identité particulière. Je pense que cela permet de prendre conscience d’un niveau de l’identité complètement différent. Ce où ce que Bateson appelait  un “apprentissage de niveau 3”- apprendre l’apprentissage de l’apprentissage- devient maintenant un variable.

Le deuxième effet est  lié à l’identification  au personnage dans lequel vous vous glissez. Vous pouvez modéliser tant depuis un espace intérieur que depuis un espace extérieur, et peut être même dans une dimension plus large, quelque chose que j’appelle « la modélisation à partir du champ ». Vous pouvez ressentir les schémas avec une manière différente de ressentir les schémas, si cela a du sens. C’est une expérience vraiment extraordinaire.

J’ai appris la transe profonde d’identification lors de mes premiers temps d’étude avec Erickson. Cela se passait durant mon époque Bandler/Grinder, nous tentions toutes sortes d’expériences extrêmes dans le domaine de la conscience. Nous avions lu quelque chose sur ces expériences conduites par un gars nommé Raikov en Russie, qui avait hypnotisé des sujets, fait des transes profondes d’identification avec des peintres comme Rembrandt, puis fait de la peinture. Lorsqu’elles ont été estimées par un jury, les peintures des sujets d’identification étaient bien meilleures que le travail de ceux qui n’avaient pas été hypnotisés, et de ceux qui avaient seulement été hypnotisés sans transe d’identification.
Nous avons pensé qu’il pourrait être intéressant pour moi d’essayer avec Erickson. Bateson arriva la première fois que je m’exerçais à ça, comme je l’ai dis, c’était un bon ami d’Erickson, et c’était aussi mon professeur. Il s’avéra que lorsque je me mis à parler avec lui en tant qu’ « Erickson », je partageais certaines informations qu’ils avaient vraiment échangées entre eux. Des choses, m’a t’il dit, restées privées entre Erickson et lui. Je ne sais pas quelles conclusions en tirer, mais je peux dire que ce processus est intéressant et enrichissant.
Maintenant, j’utilise le processus d’identification quand je me sens réellement bloqué avec un client ou une relation personnelle. Il m’apparaît clairement que je n’ai pas une compréhension profonde de l’espace de l’autre, alors je fais le processus d’identification quand je suis seul. En entrant dans l’espace de la personne et en expérimentant  sa façon de connaître, il devient plus facile de trouver des voies pour se connecter.

Vous avez utilisé la transe profonde d’identification pour modéliser Milton Erickson. A quoi cela ressemblait il ?

Lorsque j’ai ouvert les yeux pour la première fois en tant que Milton Erickson,  ça a été une expérience très profonde. Quelque part, je pouvais sentir si fortement que tout le monde dans la pièce avait un inconscient, et que chacun avait ce désir de se connecter à cet inconscient • par conséquent, chacun n’était qu’à un pas de la transe. La question n’était pas de déployer quelque grande technique de mon cru, mais plutôt de toucher cet endroit en eux qui avait ce désir de connexion au soi. Je pense que dans cet état j’étais si connecté à l’inconscient que je pouvais non seulement sentir sa présence en moi, mais également en d’autres personnes, avec une même aisance. De cet espace, les mots semblaient juste couler tout seuls. Quelque chose de plus fondamental que les mots m’absorbait, difficile de dire ce dont il s’agissait, un rythme basique, ou un battement, ou quelque chose. Il était si clair que chaque personne pouvait et développerait une transe. Une expérience vraiment prodigieuse. D’une certaine façon, mon égo était hors du chemin, ce n’était pas moi en train de leur faire quelque chose, à eux, mais plutôt une connexion profonde à l’esprit de la vie. Cela doit sembler un peu vague, mais c’est à peu près comme ça que je l’ai vécu. Ca a vraiment changé ma perception de la manière dont on fait de la transe.

Quel conseil donneriez vous à quelqu’un qui voudrait maîtriser l’hypnose ericksonnienne ?

Apprenez à localiser votre esprit à l’intérieur de votre corps, et à l’intérieur du champ vivant de la connexion relationnelle. Ayez confiance dans le fait que vous avez de multiples cerveaux, et pas seulement celui dans votre tête, mais aussi celui de votre corps entier, de votre cTur et de votre abdomen. J’appelle cela une relation incarnée. Malheureusement, la plupart d’entre nous sommes entraînés très jeunes à déconnecter nos esprits de nos corps, et du monde autour de nous. Nous associons plutôt notre esprit à notre soi intellectuel désincarné. On ne peut pas faire de l’hypnose à partir de cet endroit.  L’hypnose ericksonnienne implique d’être capable d’accepter et d’avoir la volonté de travailler avec tout ce qui peut être présent. Le problème est la solution. Nous disons : quelque soit le problème avec lequel la personne est aux prises, c’est cela qui va lui permettre non seulement d’entrer en transe, mais aussi de développer de nouveaux modes de connaissance et d’action. C’est le principe ericksonnien de base : accueillir ce qui se présente, quoique ce soit, à chaque moment, mettre votre corps/esprit en harmonie avec , et devenir curieux de la manière dont cela va continuer à se déployer dans un sens positif. Pour faire cela, vous devez amener votre esprit dans le champ du moment présent.

Grégory Bateson a  fait allusion à ce processus en parlant d’Erickson lors d’une interview avec l’un de ces étudiants, Brad Kenney. L’interview a eu lieu en 1976, alors que le travail d’Erickson commençait à être connu d’un plus large public. Le nom d’Erickson a été prononcé durant l’interview, et Kenney lui a demandé s’il l’avait vu récemment. Bateson a répondu que non, qu’il avait juste eu de ses nouvelles par le biais des nombreux étudiants qu’il lui avait envoyé. Kenney lui a demandé son avis sur les livres parus à propos d’Erickson, et Bateson a soupiré, avec son archétype du soupir anglais. Il a dit qu’il détestait ce travail, qu’il regrettait d’avoir envoyé des gens à Erickson, et qu’il ne le ferait plus jamais. Quand Kenney lui a demandé d’expliquer, il a répondu qu’Erickson avait une façon d’entrer dans un système si totalement avant d’agir, qu’il n’en était plus un égo séparé du système, mais une partie de « la tapisserie du complexe total ». Par conséquent, ses techniques venaient de l’intérieur de la tapisserie, et s’harmonisaient à elle.

Bateson a dit que les gens étudiaient Erickson  depuis la traditionnelle épistémologie occidentale de l’observateur extérieur agissant sur un système. Ils « voyaient » alors le travail d’ Erickson comme un égo appliquant depuis l’extérieur une collection de trucs à un système. Cela créait une sorte de jeu de pouvoir et une incompréhension que Bateson détestait. J’ai tendance à être d’accord avec cette déclaration quelque peu sévère de Bateson. C’est pourquoi dans mes séminaires, nous passons beaucoup de temps à travailler sur la manière de réorganiser l’attention dans ce que le soi relationnel, quelque chose qui vous permet de percevoir depuis un champ plus large que la première position du «je » ou la seconde position du « tu ».

Par exemple, nous travaillons à développer nos aptitudes en cinq principes de l’attention : la descendre (dans votre centre); adoucir (détendre votre corps); l’élargir (étendre votre champ perceptif) ; connecter (laisser votre esprit sentir une connexion à d’autres esprits), et faire le vide (effacer toute image fixe, pensée, submodalités, du champ de votre conscience). Quand vous pouvez faire ça, vous êtes prêts pour une réceptivité créative « dans le champ ».

Naturellement, votre propre travail a changé par rapport à celui qu’avait laissé Erickson. Nous vivons dans un monde social différent maintenant. Pouvez-vous décrire votre travail actuel ?

Il y a à peu près 8 ans, mon père est mort et ma fille est née. Cela a généré un processus de mort/renaissance majeur en moi. Soudainement, je n’étais plus le fils de quelqu’un, j’étais le père de quelqu’un. Je me suis dit qu’il était temps pour moi de cesser d’utiliser Erickson comme une sorte de père de substitution. Il était temps de commencer à parler de ma propre voix, et de ne plus le charger de toute la responsabilité ! Donc, les huit dernières années, j’ai développé ce que j’appelle l’approche  Relations au Soi. Elle est décrite dans mon dernier livre, « Le courage d’aimer, principes et pratiques de la psychothérapie Relations au Soi »

Le travail en Relations au Soi diffère de l’héritage ericksonnien d’au moins trois façons. La première, c’est l’intégration de ce que l’on appellera la « fonction d’Erickson » à l’intérieur du client. Erickson disait toujours que l’inconscient était très intelligent, mais il n’a jamais expliqué pourquoi la personne agissait si stupidement avant que lui, Erickson, n’entre en scène. J’ai l’impression qu’il commettait l’erreur occidentale typique de ne pas inclure l’observateur (lui même), dans la chose observée : autrement dit, ce n’était pas tant « l’inconscient du client seul » qui était intelligent - le ticket gagnant était  plutôt « l’inconscient du client en relation avec Erickson ». En admettant que cela ait effectivement fonctionné comme ça, la question est de savoir si ce qu’Erickson faisait (la « fonction Erickson »), quoique ce fût, pouvait être appris par d’autres et particulièrement par le client lui-même. Le client ne pouvait-il pas apprendre à s’entendre avec son  « inconscient » comme Erickson le faisait ? Et si oui, quelle voix voulez-vous pour vous accompagner •celle d’un type mort ou la votre ? Avec tout le respect dû à Erickson (et il en mérite beaucoup), il est bon de savoir que l’on peut localiser et développer en soi-même la fonction Erickson. Nous essayons précisément de faire cela en Relations au Soi.

La deuxième différence est l’incarnation de l’inconscient. Dans le travail d’Erickson, l’inconscient avait souvent une forme quelque peu éthérée. Il était comme suspendu dans l’air. Les Relations au Soi mettent l’accent sur la vie en tant qu’art scénique, et observent comment les acteurs, danseurs, athlètes, artistes, font l’expérience de leur « inconscient créateur », et l’organisent. Nous voyons l’importance de l’incarnation, et insistons sur l’expérience somatique en relation avec l’inconscient bien davantage que ne le faisait Erickson. Par exemple, en examinant les états de bien-être que nous espérons reproduire dans d’autres contextes,  nous demandons : « lorsque vous ressentez cet état de bien-être et d’efficacité, où dans votre corps sentez-vous votre centre ? ». Nous cherchons alors comment reconnecter avec ce centre dans des situations difficiles.

Pareillement, en explorant les problèmes, nous posons la question fondamentale :  « lorsque vous vivez le problème, où dans votre corps ressentez-vous le centre du malaise ? ». La plupart des gens désignent leur coeur, leur plexus solaire ou leur ventre. Nous travaillons avec ça, en découvrant comment s’accorder pour que cela révèle l’inconscient créateur en action. Seul ce que l’on appelle un petit « parrainage » est alors nécessaire pour révéler son apport positif.

La troisième différence est en rapport avec le « champ créateur ». Dans le travail d’Erickson, les gens allaient dans une transe qui s’éloignait généralement du monde. En fait, vous deviez fermer les yeux, ne plus bouger, et vous couper de l’extérieur. Un tas de choses intéressantes et utiles peuvent se produire dans cet état, mais ses performances sont limitées. Ce n’est pas une ressource très efficace si vous devez réagir rapidement à une situation sociale difficile, par exemple, si quelqu’un vous attaque ou vous critique, ou si on vous demande de régler immédiatement un problème. Donc, nous déplaçons la transe d’une zone éloignée du « ici », vers une zone d’ici et maintenant.
Beaucoup de ces choses viennent des cours d’aïkido, que je pratique intensément. En aïkido, si vous allez dans les accès oculaires, ou fermez les yeux, ou même pensez pendant que vous êtes attaqué, vous finissez par terre. Vous prenez une raclée ! Alors plutôt que de rentrer à l’intérieur, vous permettez à votre esprit de se déployer dans le champ qui vous contient, vous et votre partenaire, et bien d’autres présences. Les gens connaissent ce champ lorsqu’ils font l’expérience d’un bien-être profond, pensez aux expériences où vous vous sentez le plus connecté à vous-même, et notez où s’arrête votre « soi » dans de telles expériences. Les Relations au Soi cherchent à entraîner les gens à accéder au champ et à y travailler. Dans un sens, c’est là qu’Erickson travaillait, il n’allait pas dans la transe, il allait « dehors dans la transe », de plus en plus largement conscient, pourrait-on dire. Nous appuyons réellement là dessus en Relations au Soi, bien davantage qu’Erickson ne le faisait, je pense.

Chriss et Jules Collingwood, Australie 1999

Texte publié avec l'aimable autorisation de Stephen GILLIGAN
Merci à Cécile MARRE pour la traduction de ce document

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